A666

            Je ne voulais pas y aller.

            Alors j’ai décidé de disparaître.

            Les vacances d’été font partie d’un cycle infernal, qui comprend premièrement une période de dix mois d’école, et deuxièmement une période de deux mois sans école, mais tout aussi contraignante, et ces périodes s’enchaînent, année après année, jusqu’à ce que la loi vous dise que vous êtes majeur et que vous pouvez faire ce que vous voulez.

            J’avais 17 ans, j’en aurais 18 le 12 octobre, mais je ne voulais pas attendre. Le problème des vacances d’été, c’est qu’elles ne sont pas réservées aux écoliers, collégiens et lycéens. Les parents aussi en profitent, et quand ils vont d’un point A à un point B, leurs enfants sont obligés de les suivre, c’est une règle qui se vérifie toujours.

            Le point A dans notre cas, c’était Givry, près de Chalon-sur-Saône en Bourgogne, et le point B, c’était Tonneins dans le Lot-et-Garonne. Entre les deux, il y avait l’A666 et ses six heures de route, ses six voies – trois dans chaque sens – et ses six mille automobilistes par heure. Je savais déjà comment ça allait se passer. Ma sœur ne quitterait pas son portable des yeux, ma mère mettrait la radio ou ses cassettes des années quatre-vingt, et mon père ne dépasserait pas les 120. La Peugeot familiale filerait sur le bitume, doublant quelques camions dans les côtes – jamais sur le plat –, et nous nous arrêterions trois fois : la première fois pour manger et boire, la deuxième pour nous vider de ce que nous avions bu et mangé, la troisième pour respirer l’air du Sud-Ouest en avant-première.

            Sauf que cette année, je ne serais plus là au troisième arrêt, ni même au second. J’avais tout prévu. Teddy et Ben viendraient me chercher sur l’aire de Coulanges, ils me prêteraient un casque, et nous irions en Bretagne au festival de Carhaix, en bifurquant sur l’A71 après le péage de Montmarault. Carhaix, ça n’en avait pas l’air comme ça, mais c’était cool, un vrai flot de métal à l’armoricaine, entrecoupé de bières et de galettes saucisses – j’avais vu des images dans un reportage à la télé un soir en dînant. Ma mère avait déclaré que c’étaient des sauvages, et mon père et ma sœur n’avaient rien dit, l’un parce qu’il mangeait sa soupe, l’autre parce qu’elle envoyait un SMS. Carhaix, c’était la liberté, celle de hurler, de boire, et de faire l’amour sous la pluie. Tonneins, c’était la sécheresse, le vide, et mes grands-parents. Le choix était facile, du moins quand on avait le choix. Mais parfois cela ne tient qu’à nous.

            Mon portable vibra au fond de la poche de mon jean. Cela faisait presque une heure que nous étions en route. C’était Teddy, et il n’avait écrit que trois mots : « Cb 2 tan ? » Je lui répondis : « 10 minutes. » Il me répondit : « 15 mn pr ns. » Je lui répondis : « D’accord. »

            Ma mère me regardait dans le rétroviseur intérieur. Nostalgie avait sur elle des vertus apaisantes, mais la radio, ça n’assurait pas le spectacle. Je lui fis signe de la main pour lui montrer que je l’avais vue, salut maman, oui j’ai une vie sociale. Et, assez haut pour couvrir Claude François, je dis :

— J’ai envie de pisser.

— T’as toujours envie de pisser, répliqua ma sœur.

— Quand t’es là, ça me donne envie, juste pour plus voir ta tronche.

— Vous me rendrez folle tous les deux, dit ma mère. Ça fait à peine une heure qu’on est partis. Tu peux te retenir encore un peu, tu n’as plus cinq ans !

— Je ne tiendrai pas plus de cinq minutes. Après, j’honore la banquette.

Ma sœur eut un geste de dégoût, accompagné d’un « Beuha… » ou d’une onomatopée assez proche, et elle s’éloigna de moi autant que le lui permettait encore sa ceinture.

— On s’arrête à la prochaine, décréta mon père.

Bingo.

La prochaine, c’était l’aire de Coulanges, où j’avais donné rendez-vous à Teddy et à Ben. Il y avait toujours du monde sur cette aire, surtout en été, c’était pour ça que je l’avais choisie. En plus de la station-service, elle comptait un restaurant, plusieurs boutiques, une station de vérification de la pression des pneus, des tables de pique-nique dans une zone boisée et trois parkings : un pour les poids lourds, et deux pour les autres véhicules.

Mon père roulait au pas, et il se gara sur la première place qu’il vit, en épi, entre une Xantia et une Toyota rouge. Nous étions à l’ombre, ce qui était un miracle.

— On pourrait manger ici finalement, proposa ma mère. Ça nous éviterait un arrêt supplémentaire. Il y a un coin sympa, là-bas, près des arbres.

En réalité, le coin sympa était déjà occupé par une bande de Hell’s Angels, ou du moins de gaillards qui s’en donnaient l’air avec leurs blousons en cuir, leurs cheveux sales et longs et leurs lunettes de soleil. Ils avaient installé un barbecue et s’apprêtaient à griller des merguez achetées en gros dans un hard-discount. À côté d’eux, plusieurs familles s’étaient étalées sur les tables en bois et mangeaient leurs chips, salades de tomates et sandwichs jambon-cornichons. Il n’y avait plus aucune place disponible, mais personne n’en fit la remarque. Moi, je m’en foutais, je n’avais pas l’intention de rester.

            Tout le monde sortit de la voiture, et la chaleur vint nous frapper d’un seul coup, comme si nous avions atterri dans un four. J’avais ma casquette, si bien que mon visage fut en partie épargné. Mon père grommela qu’on transpirait, ma mère mit sa main en visière, et ma sœur secoua son débardeur, plus pour attirer les minets que pour se ventiler. On aurait dit les Trois Ours, sauf que malgré ma tignasse blonde je n’étais pas Boucle d’or, et que je ne m’assoupirais pas.

— Fais vite, dit mon père.

Je me dirigeai vers le bâtiment central qui était à trois cents mètres, en faisant attention aux autos qui continuaient d’affluer. Je ne me retournai pas. C’était presque gagné.

Les portes automatiques s’ouvrirent devant moi, glissant chacune de leur côté, et je retrouvai un climat tempéré. Le hall était rempli de tables hautes où on pouvait s’accouder pour prendre un café. Je regardai mon téléphone. 12 h 05. J’avais un peu de temps devant moi. Je me dirigeai vers un distributeur, fouillai ma poche droite, en sortis quelques pièces et m’achetai un Snickers.

J’avais à peine déchiré l’emballage que j’entendis une voix :

— Alors, t’as plus envie de pisser ?

C’était ma sœur.

Je me retournai.

— Qu’est-ce que tu fous là ?

— À force d’en parler, j’ai eu envie, moi aussi.

Il ne manquait plus que ça.

— Alors vas-y. C’est par là.

Je lui montrai l’allée cernée par les boutiques et la flèche sous le panneau avec le bonhomme et la bonne femme séparés par un trait.

— J’ai peur toute seule.

Elle se foutait de moi.

Chloé était douée pour ça, elle n’arrêtait pas depuis que ma mère l’avait mise au monde, quinze ans plus tôt. Ça avait commencé au berceau quand je faisais l’imbécile pour la faire rire. Après, ça s’était dégradé. Elle s’était rendue coupable de vol d’ours en peluche, démembrement de Transformers, espionnage, et d’une série interminable de 20/20 qui me faisait passer pour le pire des cancres. Ces derniers temps, elle s’occupait un peu plus de ses affaires, mais elle ne perdait jamais une occasion de tout rapporter aux vieux. Elle n’allait pas me lâcher jusqu’à ce que j’aie effectivement franchi la porte des toilettes.

            Je m’engouffrai dans l’allée au milieu des touristes, décapitant ma barre chocolatée, et elle me suivit. Je connaissais les boutiques par cœur, on avait fait un repérage avec Teddy une semaine avant. Il y avait un tabac-presse, un vendeur de cartes postales, plusieurs magasins aux vitrines remplies de shorts, crèmes solaires et maillots de bains, et même un commerce où on ne vendait que de l’eau en bouteille, mais rien n’attisa la curiosité de ma cadette. Ses yeux restaient fixés sur moi. Elle surveillait chaque muscle de mon visage tandis que mes molaires broyaient les particules de cacahuètes grillées qui me gonflaient les joues, me donnant l’air d’un hamster.

— Tu prépares un coup, Vince.

Je l’ignorai, le regard droit devant.

— Qu’est-ce que tu mijotes ?

Je n’avais pas quitté ma casquette et je l’enfonçai un peu plus sur mon front.

— J’ te vois quand même.

Cette fois, je répondis :

— Pisseuse !

Et Chloé me répondit :

— Pisseur !

Au moins, cela avait détourné son attention durant une seconde, même s’il me fallait plus de temps pour disparaître.

Nous arrivions à un embranchement, et je pris à gauche en espérant que les vitrines de fringues la détachent quelques instants de moi. Échec total. Les marques si attrayantes quand nous marchions dans Chalon n’eurent aucun effet, et nous atteignîmes bientôt le restaurant.             C’était un self-service, comme à la cantine du lycée. Il suffisait de prendre un plateau, de le mettre sur les rails et d’avancer entre ses deux voisins, en piochant un petit pain, une soucoupe de carottes râpées et une compote de pommes. Pour le plat principal, on ne se servait pas soi-même, il fallait demander au gus déguisé en cuisinier qu’il prenne sa louche pour déverser des frites dans votre assiette, auxquelles il ajoutait un steak haché brûlé de cinq traits à l’extérieur et pas tout à fait décongelé.

            Je visai l’extrémité opposée et ses portes vitrées qui donnaient sur la station-service. Les toilettes étaient à l’intérieur de la cafétéria, côté galerie, et nous étions juste devant.

Je rentrai côté hommes, prenant bien soin de refermer derrière moi. Il y avait un grand lavabo avec quatre robinets qui faisait face à une dizaine de cabines individuelles. Deux types se lavaient les mains tandis qu’un autre essayait tant bien que mal de se les sécher au-dessous d’un boîtier qui faisait un bruit de 747. Je restai là quelques secondes, me demandant si Chloé avait vraiment envie de se soulager ou si elle m’attendait à l’extérieur. De toute façon, je n’avais pas le choix, et je sortis avec le touriste qui avait les mains à moitié sèches.

Elle n’était pas là.

Je traversai le restaurant sans encombre et me retrouvai de nouveau sous le soleil. On s’était donné rendez-vous sur le parking poids lourds avec Teddy et Ben, là où personne ne viendrait nous chercher. Je marchai encore deux cents mètres et me positionnai à l’entrée pour qu’ils ne me ratent pas. Un routier sortit de son 38 tonnes et me regarda avec un air mauvais, comme si je n’avais pas le droit d’être là. Je vérifiai l’heure à nouveau. 12 h 12. Ils n’allaient pas tarder. C’était bon de savoir que j’allais m’évader. Je n’en pouvais plus de la vie à Givry dans ce pavillon minable avec mes parents et ma frangine, de ce lycée débile où j’avais fait une deuxième première et où on me félicitait de redoubler avec brio – quelle connerie ! –, et de ce quartier où les gens me connaissaient comme le petit Masson qui avait encore fait des bêtises. Moi, ce que je voulais, c’était partir, faire de la musique, de la batterie en l’occurrence, même si je n’avais pas les moyens de m’en offrir une, et mes parents non plus. Teddy serait à la guitare, Ben à la basse, et on monterait un groupe qui se produirait d’une ville à l’autre, sans attaches, sans frontières.

            Je retirai ma casquette, rien que pour admirer mon pass pour la liberté. J’avais scotché les billets pour le festival à l’intérieur, dans leur enveloppe d’origine. Teddy et Ben me fournissaient le transport aller-retour, et je leur fournissais les billets. Échange de bons procédés. Je les avais commandés sur Internet avec le numéro de carte bleue de mon père. Il ne vérifiait ses comptes qu’une fois par mois, toujours le 28, parce que c’était à cette date qu’il recevait sa paie, et je les avais pris le 3 juillet, une semaine avant notre départ. Trois cent quinze euros pour nous trois. J’avais eu une montée d’adrénaline lors de l’achat, principalement à cause de la lenteur de l’unique ordinateur familial, doté non pas d’une box mais d’un modem qui faisait des couinements de transistor à chaque fois qu’on l’activait. Il se trouvait dans le bureau de mon père, et n’importe qui aurait pu me surprendre, même si j’avais pris mes précautions. L’interception du courrier avait été plus facile, je m’étais proposé pour vider régulièrement la boîte aux lettres, et j’avais immédiatement repéré le tampon de la poste bretonne.

Carhaix. C’était bien ce qui était écrit sur les billets. Je les relus au moins trois fois, puis remis le tout dans l’enveloppe, que je fixai à nouveau avec le ruban adhésif. Il ne me manquait plus qu’une clope pour que le bonheur soit total.

C’est alors que je reçus un message. C’était Ben cette fois : « T10 a crevé. On arrive ds 20 mn. »

Merde.

Vingt minutes, ça n’allait pas, c’était beaucoup trop long pour continuer à faire croire que j’étais aux chiottes. Il fallait que je retourne voir mes parents et que je trouve quelque chose d’autre, que j’étais malade à en crever ou que mon cerveau avait été kidnappé par des extra-terrestres, n’importe quoi pourvu qu’on reste ici et qu’on ne dépasse pas le péage de Montmarault. Je rentrai à nouveau dans le bâtiment, traversai le restaurant, l’allée commerciale, le hall, ressortis et me dirigeai vers notre place de parking. Ma mère et ma sœur se trouvaient derrière la Peugeot dont le coffre avait été ouvert. Elles mangeaient les sandwichs que nous avions préparés avant de partir. Ma mère avait imposé son point de vue – même si le pique-nique se déroulait debout sur le goudron chaud –, et pour une fois j’en étais ravi.

— Où est papa ? demandai-je.

— Il est allé acheter une bouteille d’eau gazeuse. On a oublié le Perrier, répondit ma sœur. C’était bien, les toilettes des hommes ?

— Du jamais vu.

Je saisis le jambon-mayonnaise que me tendait ma mère, bien décidé à prendre tout mon temps pour en savourer jusqu’à la dernière miette. Normalement, ça irait très bien.

— T’es allé fumer ? dit ma sœur.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

Depuis qu’on m’avait surpris à en griller une un soir derrière la maison, c’était devenu l’un des sujets de conversation favoris de Chloé.

— Je t’ai vu sortir de l’autre côté du bâtiment tout à l’heure.

Elle m’avait piégé. Elle avait dû se planquer et attendre que j’émerge des toilettes, mais heureusement, elle ne m’avait pas suivi. Vessie trop fragile.

— Alors, t’as fumé ?

Après tout, tant mieux si c’était ce qu’elle pensait, même si ça me discréditait auprès de ma mère.

Je renfonçai encore un peu ma casquette.

— J’ai juste pris un peu l’air.

— Menteur ! T’as fumé, Vince. Regarde-moi dans les yeux.

Je ne la regardai pas, comme un abruti, et il se passa alors quelque chose que je n’avais pas prévu. En moins d’une seconde, Chloé m’enleva ma casquette, la jeta dans la 206 et referma le coffre.

Je restai cloué en pensant aux places pour le festival. Heureusement, c’était allé si vite que personne n’avait vu l’enveloppe.

— Putain, mais t’es conne !

— Tu ne peux plus te cacher maintenant.

Je m’avançai vers elle, prêt à lui écraser mon sandwich dégoulinant sur la face.

— Hé ! Calme-toi, dit ma mère. Tu vas la récupérer ta casquette. Dès que ton père reviendra, il t’ouvrira les portes.

Il y eut un silence.

Ma mère avait mis la main sur mon épaule.

Lorsqu’elle me relâcha, elle ne put s’empêcher d’ajouter :

— C’est vrai que tu es allé fumer, Vincent ?

— Si c’était vrai, vous le sentiriez, non ?

— Tu pues l’eau de toilette, répliqua ma sœur. Je ne vois pas comment on pourrait le sentir.

Je m’approchai d’elle sans que ma mère puisse me retenir, la regardai dans les yeux une seconde et lui soufflai dans les narines. Son nez se retroussa, et elle fit une grimace.

— Ça te va ?

Elle ne répondit pas. Mon haleine ne devait pas être terrible, mais s’il y avait bien une chose dont j’étais sûr, c’était qu’on ne pouvait y déceler aucune odeur de tabac. Je n’avais pas tiré sur une clope depuis trois jours, et je commençais à en ressentir le manque.

N’empêche que je n’avais plus les places, et que Teddy et Ben allaient bientôt être là. Nous mangions sans nous adresser la parole, et je scrutais les alentours, mais mon père ne revenait pas.

Mon portable sonna.

C’était Teddy.

Je m’éloignai un peu de sorte que ma sœur et ma mère ne puissent pas m’entendre.

— On est arrivés. T’es où ?

— À un repas de famille. Y a un problème. Va falloir attendre encore un peu. Ma conne de sœur a mis les billets dans un coffre-fort.

— Je comprends rien.

— Ils sont dans la bagnole qui est fermée à clé. C’est mon père qui a les clés, et il est allé chercher de l’eau.

— Grouille, y a des gens qui nous regardent bizarrement par ici.

Je raccrochai, puis revins à la Peugeot.

Personne ne me posa de questions, mais moi, j’en avais une :

— Il est parti il y a combien de temps ?

Ma mère consulta sa montre.

— Ça doit faire vingt minutes.

— Il s’est perdu ou quoi ?

— Il est peut-être allé pisser, suggéra ma sœur.

— Tu sais comment est ton père, dit ma mère. Il ne peut pas s’empêcher de causer dès qu’il voit un commerçant.

C’était vrai. Mon père parlait beaucoup et avec n’importe qui – déformation professionnelle, sans doute –, sauf avec nous.

Dix minutes s’écoulèrent encore, et ça en faisait cinq que j’avais avalé ma dernière goutte de mayonnaise. Je jetai un coup d’œil à ma casquette, dans l’habitacle, coincée entre les deux sièges avant, puis à ma mère qui commençait à s’inquiéter, même si elle ne voulait pas le montrer, et je dis :

— Je vais le chercher.

Je refis le même chemin que précédemment sauf que je m’arrêtai à l’Aquashop. Il y avait des bouteilles d’Evian, de Contrex, de Badoit, et d’autres marques que je ne connaissais pas. Il y avait des mini-bouteilles de cinquante centilitres, des bidons de vingt litres avec un robinet comme pour les tonneaux de vin, de l’eau aromatisée, et tout un tas d’articles divers aux couleurs des sources d’Auvergne. Il y avait une dizaine de clients qui furetaient ou attendaient à la caisse tenue par une jeune femme qui avait enfilé un tablier Saint-Yorre par-dessus sa chemise. Mais il n’y avait pas mon père. Je continuai jusqu’aux toilettes et j’attendis que chaque cabine s’ouvre. Aucune trace (façon de parler). Je traversai à nouveau le restaurant et me dirigeai vers le parking poids lourds.

Teddy et Ben étaient là. Ils avaient mis leurs engins sur béquille et ils attendaient devant en fumant une clope.

— C’est bon ? Tu les as ? demanda Teddy.

— Toujours pas. Mon vieux est introuvable.

— Putain, quelle merde !

— T’inquiète, il va bien finir par revenir.

— Déjà que j’ai niqué mon pneu. Ben avait son kit crevaison, mais c’est une saloperie, ça zigouille la gomme de l’intérieur. Va falloir que je le fasse changer dans moins de cent bornes.

Je quémandai une cigarette, et Ben me tendit un paquet glissé dans un étui Offspring. Je fouillai dans ma poche et en sortis un briquet. Pas de vent. C’était parfait. Je restai deux ou trois minutes avec eux. On ne parlait pas beaucoup, ce n’était pas la peine. On se comprenait. C’était comme ça depuis qu’on s’était rencontrés, au Dionysos, un an et demi plus tôt. Il existe une loi en France qui interdit aux bistrots d’être à moins de cinquante mètres d’un établissement scolaire. Le Dionysos la respectait scrupuleusement, n’ouvrant ses portes qu’à cinquante et un mètres du lycée Jean Moulin. C’était là que j’avais séché mes premiers cours, là que j’avais pris ma première cuite, là que j’avais rencontré mes nouveaux amis. Teddy et Ben étaient des habitués. Eux aussi, avant moi, ils avaient boycotté Moulin, parce que ça ne servait à rien, et depuis, ils revenaient, souvent pour Teddy, le Réunionnais, qui bossait de nuit en chambre froide, un peu moins souvent pour Ben, l’Italien, qui avait débuté un CAP cuisine.

— J’y retourne, dis-je.

— T’as pas intérêt à revenir sans les billets, Vince.

Je n’en avais pas l’intention.

Je me dirigeai vers le bâtiment, mais au moment où j’allais entrer dans le restaurant, je repérai un homme, plus loin, vers la partie boisée, qui pouvait être mon père. Il avait une chemise à carreaux, un bermuda marron et il marchait aussi droit qu’un militaire. J’allai dans sa direction, mais il s’éloignait de plus en plus et finit par disparaître dans les fourrés avant que je ne puisse l’atteindre. J’entrai dans l’Espace Nature, signalé par un panneau, une ou deux minutes après lui. Des enfants jouaient sur des chevaux de bois montés sur des ressorts solidement ancrés au sol, d’autres sur un tourniquet qui leur faisait goûter à l’ivresse avant l’heure. Quelques adultes les surveillaient, et je m’aperçus que le vacancier que j’avais pris pour mon père n’était pas le mien, mais celui d’un des gosses, et qu’il portait en réalité un bermuda bleu marine. Raté une fois encore.

            Je m’enfonçai un peu plus dans les bois, juste pour voir autre chose que le béton avant de repartir. J’avais besoin de souffler et je traversai quelques buissons épineux avant d’arriver devant un champ de blé. Au loin, les montagnes surgissaient dans la brume.

Ici, il n’y avait plus personne.

Une sonnerie brisa le silence – je m’étais cru seul trop vite. C’étaient les quelques notes qu’on entend dans la publicité, et qui vous prennent la tête en se répétant indéfiniment, celles que les gens pressés ne se donnent pas la peine de remplacer par leur tube préféré. Cela venait du champ, ou plus exactement du fossé entre le champ et l’aire de repos, et je le vis soudain.

C’était un téléphone deux fois plus gros que le mien, avec une mini-antenne qui ressortait du boîtier. Celui de mon père.

Je le ramassai.

L’écran était taché de sang.