Ça rime avec crime

Ça avait commencé devant le tableau noir, lorsque Kevin avait déclamé du Victor Hugo. Au lieu de « Qui sifflent sur vos têtes », il avait dit « Qui giflent un veau bête », et Dufresne ne l’avait même pas repris. Cela m’avait agacé, j’adore Hugo. Aussi, quand on retrouva le cadavre de Kevin dans les toilettes du collège, cela ne me fit aucun effet, contrairement à mes camarades.

— Kevin foutait la merde. Normal qu’il ait fini dans les chiottes, dis-je tout haut.

Par conséquent, je fus le premier à être interrogé par l’inspecteur Sagamore, troisième dan de questions à la con et champion du monde de bottin dans la face.

— C’est vous, dit-il. C’est vous qui l’avez tué.

Je lui répondis que non, mais que j’avais de forts soupçons sur quelqu’un.

— Qui ? dit-il. Qui a tué ?

— L’esprit vengeur de la poésie, dis-je.

Et je lui expliquai ce qui s’était passé quelques heures auparavant.

Cela le fit exploser de rire, tant et si bien que le bottin me percuta une cinquantaine de fois, frappant tour à tour joue droite et joue gauche.

Le mercredi, ce fut au tour de Léo d’écorcher Baudelaire, en balbutiant « Là, tout naît corde à sauter, plus calme et volupté », et Dufresne ne dit toujours rien. On le retrouva cette fois dans un recoin sombre du CDI poignardé dans le dos. A nouveau, les flics interrogèrent tout le monde, et à nouveau Sagamore commença par moi, car ce que j’avais dit la veille m’avait rendu encore plus suspect.

— Tu les a tués tous les deux, Simon. C’est toi et je le prouverai.

Mais il n’avait aucune preuve, et il dut me relâcher après m’avoir fait avaler l’ensemble des pages jaunes. Je le maudissais. J’en avais assez qu’on me tabasse et qu’on me fasse ingurgiter du papier téléphonique. Je voulais trouver le coupable pour qu’on me laisse en paix. Celui qui me paraissait le plus suspect, c’était le type qui balayait la cour. Il n’arrêtait pas de chantonner, et je le soupçonnais fortement d’aimer la poésie.

— C’est vous qui avez nettoyé Karim et Léo ? lui demandai-je.

— Je ne balaye que les feuilles mortes en automne, la neige en hiver, et les pollens au printemps, dit-il.

Sa réponse aux 3 saisons me parut beaucoup trop poétique. N’était-ce pas une métaphore ? Je continuais de le soupçonner, et le suivis alors partout, sauf dans le petit abri du terrain de sport où on retrouva son cadavre ainsi qu’une dizaine de poèmes forts mauvais qu’il écrivait lui-même.

Sagamore était fou.

— C’est toi, l’assassin ! Tu l’as suivi partout ! J’ai des témoins !

Et comme je ne lui répondais rien, il m’assomma dans l’ordre alphabétique des départements français avec l’intégrale des bottins qu’il avait fait venir de tout le pays.

J’étais vraiment enragé. Il fallait que je me calme, et je respirais profondément, en me dirigeant vers la salle de yoga, si bien que je surpris une conversation entre filles de la classe.

— Angélique a de la chance !

— François, c’est un vrai poète. J’aimerais la tuer pour être à sa place.

François était sans doute le dernier garçon du collège à séduire les filles avec de la poésie, et je ne doutais pas que ce fût lui l’assassin. Je les découvris main dans la main avec Angélique, assis sur un banc de la cour, et il lui disait :

— Ton père est un voleur parce qu’il a pris toutes les étoiles du ciel pour les mettre dans tes yeux.

C’était le genre de phrases qu’on recevait par SMS en appelant des numéros surtaxés, et j’étais désespéré car je sus alors que ce n’était pas lui le tueur, ce qui fut confirmé lorsqu’on retrouva la tête des amoureux tranchée et attachée à un arbre de la cour comme des boules de Noël.

Sagamore n’en pouvait plus.

Tous les matins il m’assommait et me faisait avaler des pages, et après il me disait :

— C’est toi qui les a tués ?

Et je disais non, et il me relâchait parce qu’il n’avait toujours aucune preuve. J’en devenais malade d’être giflé par toute la France et de chier des numéros de téléphone. Il fallait que je trouve le véritable assassin.

J’eus alors une idée géniale. Si je ne trouvais pas l’assassin, il suffisait que l’assassin me trouve, et l’affaire serait réglée en un rien de temps.

Je me mis alors à citer les poètes à tort et à travers à toute heure de la journée. Je disais au prof de maths «  Et pour cela préfère la paire », au prof d’anglais « Il y a quelque chose de nourri au royaume de Dame Park » et à Dufresne « Sous le con Mirabeau roule la peine » ce qui l’énerva tellement qu’il me convoqua à la fin du cours.

— Je n’aurais jamais cru ça de toi, Simon, dit-il.

— Moi non plus, dis-je.

Cependant, il avait sorti un pistolet du tiroir de son bureau, et un grand sac pour transporter mon corps.

— C’est vous le tueur ! dis-je.

— T’es un malin, toi, répondit-il. Je n’en peux plus de tous ces gens qui trucident la poésie, alors j’ai décidé de les éliminer. Tu es le prochain.

— Non, non ! protestai-je. Pitié ! J’adore les poètes.

Et je me mis à réciter l’intégralité des fables de Lafontaine.

— Tu te fous de ma gueule, dit-il.

— Non, non ! dis-je.

Et je me mis à réciter toute la poésie française, d’Esope à Christophe Maé en passant par les pièces entières de Racine et Nicolas Bedos, ce qui dura trois semaines, et fatigua tant Dufresne que je crus qu’il allait s’endormir. Tout le monde nous avait rejoint et Sagamore commençait à penser que je n’étais plus coupable. Le dernier meurtre, qui se déroula sous ses   yeux, acheva de le convaincre. Dufresne baillait, titubait, et il dit :

— Mettre ou ne pas mettre, telle est la question.

Puis, se rendant compte de sa propre erreur, il se tira une balle entre les deux yeux, ce qui était facile vu la distance, et il tomba dans son propre sac.

On l’enterra au milieu de la cour du collège pour que tout le monde se souvienne de la leçon. Parfois j’ai une pensée émue en passant près de sa tombe, et je me rappelle ces trois semaines où toute la poésie est sortie de ma bouche.