Dida

PERSONNAGES :  DIDA SCALI  /  JOHN  / SILVA

DIDA SCALI : Une très belle pièce toute en marbre. John et Silva surveillent Dida depuis plusieurs heures. Silva s’est endormi. Dida ne dit rien.

JOHN : Il a recommencé ! Putain, il a recommencé ! Le con ! Pendant que tu dormais !

SILVA : Qu’est-ce qu’il a dit ?

JOHN : Il a parlé de la pièce. Il a dit qu’on le surveillait.

SILVA : C’est la vérité.

JOHN : Mais pourquoi est-ce qu’il l’a dit maintenant ? Hier soir, on le surveillait aussi, mais il n’a rien dit.

SILVA : Je te rappelle que c’est pour cette raison qu’on le surveille. Il faut qu’on sache pourquoi. Il faut qu’il nous laisse tranquille.

JOHN : Et puis il a dit qu’il ne disait rien. C’est complètement stupide ! On ne peut pas dire : Je ne dis rien ! Ça n’a pas de sens !

SILVA : Il a dit : Je ne dis rien ?

JOHN : Non. Il a dit : Dida ne dit rien. Mais ça revient au même !

DIDA SCALI : Silence.

JOHN : Putain, mais c’est pas possible !

SILVA : Silence, il l’a déjà dit 7 fois, je l’ai noté sur mon carnet.

JOHN : On ne peut pas réfléchir tranquillement. A chaque fois qu’il y a un blanc dans notre conversation, il faut qu’il dise : Silence. Je n’en peux plus, je vais lui faire comprendre par la force.

SILVA : Tu sais ce qui va se passer si tu fais ça.

JOHN : Je m’en fous.

DIDA SCALI : John se rapproche de Dida, menaçant. Ses yeux sont remplis de foudre, si bien qu’il pourrait détruire le ciel.

JOHN : Ta gueule !

DIDA SCALI : John empoigne Dida. Il le secoue comme un prunier mais aucune prune ne tombe. Il serre les dents, lui donne un coup de poing dans la mâchoire, un coup de genou dans les parties intimes, un coup de pied dans le tibia, s’acharne sur lui alors qu’il est presque à terre, le cogne, le bat, le tabasse, le cogne, le bat, le tabasse, le cogne, le bat, le tabasse, tant et si bien qu’il n’a plus de force pour parler sauf pour dire…

JOHN : Ta gueule ! Ta gueule ! Ta gueule !

SILVA : Je t’avais dit que ça ne servait à rien.

JOHN : Pourquoi est-ce qu’il commente tout ce qu’on fait ?! Pourquoi nous ?! C’est injuste !

DIDA SCALI : John se met à pleurer.

SILVA : Allons, on va trouver une solution.

JOHN : Il n’y en a pas. Il n’y en a aucune ! Si je trébuche et tombe, il dira : John trébuche et tombe. Si tout à coup nous nous mettons à danser, comme ça, sans raison, il dira : John et Silva dansent. S’il fait beau, il dira : Les nuages ont fui le soleil qui les réchauffait pourtant – je l’ai entendu dire ça hier. C’est insupportable !

SILVA : Tu oublies qu’on peut faire des tas de choses sans qu’il ne dise rien.

JOHN : Le pire, c’est quand il se met à jouer les voyants, quand il dit les choses juste avant qu’on les fasse. Au moins, il pourrait se rendre utile, nous dire ce qui va se passer dans une semaine ou dans trois mois. Mais non ! Quand il prophétise c’est pour l’instant suivant !

DIDA SCALI : John revient vers Dida.

JOHN : PREDIRE CE QUI VA SE PASSER DANS UNE SECONDE, TOUT LE MONDE S’EN FOUT !!!

SILVA : C’est bien. Tu as eu raison de lui dire en face. Je vais nous chercher une bouteille de cognac pour nous requinquer. On l’a bien méritée.

JOHN : Ne me laisse pas seul trop longtemps avec lui.

SILVA : C’est promis.

DIDA SCALI : Silence. John surveille Dida du coin de l’oeil.

JOHN : Putain ! Mais tu vas la fermer, oui ?!

DIDA SCALI : Silva revient. On devine qu’il a une idée en tête.

SILVA : J’ai la bouteille !

JOHN : Il n’a pas arrêté de parler.

SILVA : Il a parlé du cognac ?

JOHN : Non.

SILVA : C’est étrange.

JOHN : Il a dit que tu allais avoir une idée.

SILVA : Peut-être bien.

JOHN : Déballe ! Qu’est-ce que t’attends ? Qu’il dise encore : Silence ?!

SILVA : Est-ce que tu peux venir vers moi ?

JOHN : Bien sûr.

DIDA SCALI : Silva met une claque magistrale à John.

JOHN : Putain, mais t’es givré !

SILVA : C’était juste pour l’expérience. Quand je t’ai dit de te rapprocher, il n’a rien dit, alors que tu t’es effectivement rapproché. Mais quand je t’ai mis une claque sans t’en avertir, il n’a pas pu s’empêcher de le souligner. Conclusion : si on dit ce qu’on fait, il se taira. Si au contraire l’évènement est inopiné, alors il le décrira. C’est très simple finalement. Je me demande pourquoi on n’y a pas pensé avant.

JOHN : Je vais te mettre une gifle.

SILVA : Quoi ?!

JOHN : Je vais te mettre une gifle dans exactement trois secondes.

SILVA : John, je ne crois pas qu’il soit utile que tu…

JOHN : 1, 2, 3

SILVA : Aïe !

JOHN : Ça marche ! Il n’a rien dit ! Silva, tu es un génie !

DIDA SCALI : John embrasse Silva.

JOHN : Oh putain, j’avais oublié. Parler, toujours parler à sa place afin qu’il se taise définitivement. Je retire lentement mes bras du dos de Silva, je tourne la tête et je nargue Dida. Quel con ! Il ne me répond pas. Je lui tire la langue, je lui fais des grimaces, je saute , je danse de joie car il ne peut plus rien me faire, je suis libre, j’exulte, je crie : Je suis libre ! Je suis libre ! Je suis libre ! Je m’assois, je m’allonge, je me vautre au sol, et ce con me regarde mais il ne dit toujours rien. Je regarde Silva, je lui tends la main, et je me relève. J’ai envie de chanter, de danser encore, mais je suis trop fatigué. Je prends la bouteille de cognac. Je bois au goulot, puis je tends la bouteille à Silva. Je parle, je parle encore, je n’arrête pas de parler, je parle toujours, putain, c’est chiant ! C’est chiant mais il ne m’aura pas. Non ! Je me battrai, je dirai tout ce que je fais, dans les moindres détails, tant que j’aurai encore du souffle.

SILVA : C’est bien. Il ne dira plus rien.

DIDA SCALI : Silence.

JOHN : Non, pas question ! Même ce mot-là il ne l’aura pas. Il ne faut pas qu’on le lui laisse. Alors on va se taire, pendant au moins 20 minutes, le temps d’élaborer chacun une longue conversation qu’il ne pourra interrompre, un monologue interminable qui finira à chaque fois par ces mots que je viens de prononcer.

SILVA : Tu es fou. Mais c’est bien. Attendons 20 minutes. Je programme ma montre.

DIDA SCALI : RIDEAU