La fille qui affronta la nuit

Il était une fois une fille qui chaque nuit faisait le même cauchemar : la ville s’arrachait du sol et flottait dans les airs, emportant ses parents au loin, tandis qu’elle restait seule sur terre.

Une nuit, dans son cauchemar, elle entendit le son d’une cloche. C’était un homme, sur un chariot bringuebalant, qui conduisait un attelage de chevaux. « Demandez mes rêves, hurlait-il en faisant tinter sa cloche. De jolis rêves où vous vous sentirez bien ! »

La fille lui demanda le prix.

— C’est une affaire, lui répondit le marchand. Mille rêves contre une seule araignée géante.

À cette simple évocation, la fille eut un frisson. Sa plus grande peur, après celle de perdre ses parents, était la peur des araignées.

— Prends cet appareil photo avec toi, ajouta le marchand. Pour l’instant, il est encore plat, mais quand tu appuieras sur ce bouton, l’araignée sera aspirée à l’intérieur, et il gonflera.

— Pourquoi ne le faites-vous pas vous-même ?

— Toi seule verra l’araignée. Je ne peux pas le faire à ta place ! Je ne fais que parcourir les cauchemars des enfants. Un jour, j’ouvrirai un cirque avec tous ces monstres. Enfin bref, chacun ses rêves !

Et il partit, laissant sa cliente avec l’appareil photo.

La nuit suivante, le cauchemar recommença, sauf que la fille avait déjà l’appareil autour du cou.

— Il faut que j’aille au sous-sol avant que la ville ne se soulève, pensa-t-elle. C’est là où les araignées tissent leurs toiles.

Elle descendit à la cave commune de son immeuble, et appuya sur l’interrupteur. Devant elle se trouvait un couloir en ciment, où s’alignaient les portes cadenassées par les résidents. Elle s’avança vers celle de ses parents, brisa le cadenas, et entra dans l’espace étroit rempli de souvenirs. Elle fouilla un peu, et s’immobilisa. Une araignée, de taille parfaitement normale, courait au sol. La fille, s’armant de son courage, se mit en tête de la suivre à distance. C’est en cherchant la petite bête que l’on trouve la grosse, lui répétait sa mère. L’animal passa sous la porte de la cave et remonta un à un les escaliers. Les étages défilèrent jusqu’au toit. Là, l’araignée se mit à flotter dans l’air.

— Impossible, se dit la fillette.

En se rapprochant, elle découvrit que l’araignée ne volait pas. Elle ne faisait que remonter un fil qui disparaissait dans les nuages. En réalité, tous les bâtiments de la ville étaient reliés au ciel par des fils. Alors, elle se mit à grimper elle aussi. Elle perça les nuages, se retrouva dans l’espace, et bientôt atteignit la lune. Le fil aboutissait à une toile plus grande qu’une maison. Une araignée géante tirait dessus. C’était pourquoi, en apparence, la ville se mettait à voler dans son cauchemar. La fille prit son appareil et voulut appuyer sur le bouton, mais l’araignée fut plus rapide. Elle lui lança un fil de soie qui l’entoura pour la faire prisonnière. Puis elle continua ainsi pour faire un cocon autour de sa proie. La fille utilisa ses dernières forces pour appuyer sur le bouton de l’appareil, mais celui-ci était entouré de fils. Elle ne photographia que ces derniers. Cependant, l’appareil avait un peu gonflé et cela lui donna une idée. Elle mitrailla le bouton, et l’appareil gonfla, et gonfla encore, jusqu’à être si gros qu’il fit éclater le piège de soie de l’araignée. Alors la fille prit une photo du monstre, qui fut aspiré et emprisonné à son tour.

La nuit suivante, le marchand tint sa promesse. Durant mille jours, la fille ne fit que des rêves.