Au départ, ma mère n’était pas très enthousiaste. « Il n’a que treize ans, a-t-elle dit à mon père. Il a encore le temps avant de se casser les reins. Et puis, c’est dangereux. Regarde Orion.» Mon père n’a rien répliqué. Il a allumé sa pipe, et s’est assis sur la huche en observant les ronds de fumée. C’était sa stratégie habituelle. Ensuite, il s’est débrouillé pour que ma mère s’assoie près de lui, et il lui a dit des choses que je n’entendais pas. Moi, j’étais de l’autre côté de la cloison, dans ma chambre, et je les observais par le minuscule trou que j’avais percé avec la pointe d’un couteau. Après une conversation assez longue, ma mère s’est mise à rire, et mon père l’a prise par la taille. Ils se sont embrassés, et j’ai quitté mon poste d’espion.

C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés sur le chemin par une après-midi glaciale de la saison bleue, mon père, Kliko et moi. Kliko est un vieux cheval de trait qui nous aide à labourer, mais il transporte aussi nos courses quand nous revenons du village de Bois-Penché. En l’occurrence, il tirait la trinqueballe, un long chariot de débardage. D’habitude, mon père partait avec Orion qui est notre plus proche voisin et qui habite à cinq champs de chez nous. Mais cette fois, il avait fait une exception et j’étais fier d’être à ses côtés et de tenir la bride de Kliko.

La première heure de marche se déroula sans encombres. Mon père parlait de tout et de rien sur un ton léger, et siffla même quelques notes d’une chanson que j’avais entendue un soir près de la taverne d’Ugo Escoffier. A ce moment-là, je ne me doutais pas que quelque chose le préoccupait. Pourtant, alors que nous entrions dans la forêt, ses mots se firent plus graves.

— Eric, me demanda-t-il, es-tu amoureux ?

Je ne m’attendais pas à la question, et n’avais donc pas préparé de réponse, si bien que le mot sortit avant que je ne m’en rende compte.

— Oui, répondis-je en rougissant.

— Alors, il faut que tu sois capable de la défendre.

Elle s’appelait Tina Lacombe, et mon père devait se douter qu’il s’agissait d’elle. C’était la fille d’Orion, nous allions à l’école ensemble depuis notre plus tendre enfance. Ce qui m’avait fait craquer, c’était ses yeux qui contenaient au sens propre deux petits soleils : elle était de la saison jaune, on dit que ses natifs s’accordent bien avec ceux de la rouge, comme moi. « La Saisonnalité, affirmait-elle, est plus fiable que l’Oracle. Elle a déjà prédit de nombreux mariages. » Jusque-là, on s’était embrassés, et on se tenait la main.

— Nous n’allons pas abattre un arbre mais deux, déclara mon père. Le bois du premier servira à fabriquer la porte de la grange comme prévu. Avec le deuxième, nous ferons des épées et des lances pour ton entraînement.

Je ne peux dire la joie que cela me procura. Mon père possédait, lui, une véritable épée en acier qu’il cachait dans la huche à pains, sous une nappe de roseaux tressés par ma mère. Je l’avais découverte un jour en jouant, bien qu’il me fût interdit d’ouvrir ladite huche. Depuis, je lui avais souvent demandé si je pouvais la manier, mais il avait toujours refusé. « Tu ne dois parler de cette épée à personne, me répondait-il. Je compte sur toi. » J’aurais voulu crâner devant les copains, aucun d’entre eux n’avait vu une épée d’aussi près que moi, mais je n’ai jamais moufté. C’était un secret entre mon père et moi. Le deuxième que nous partagions en réalité, avec celui de ma naissance.

Nous arrivâmes enfin devant le chêne que mon père envisageait de couper. J’attachai Kliko à un frêne, et je déballai le matériel, que nous avions préparé dans un baluchon accroché au timon de la trinqueballe. Il y avait des cordes, une scie à double poignée, et trois sortes de haches. Mon père se saisit de la plus longue et tapota l’arbre de son revers pour s’assurer, au son qu’il produisait, qu’il soit bien vivant. Puis il observa les environs, et détermina la meilleure trajectoire. Il ne fallait pas que le géant soit stoppé par une branche lorsqu’il tomberait. Il ne fallait pas, surtout, qu’il nous écrase dans sa chute. « Dès que nous aurons commencé, ne le quitte plus des yeux, me conseilla-t-il. C’est comme un sanglier à corne. S’il te tombe dessus, tu es mort. » Il prit alors la cognée, et attaqua la base du tronc. L’entaille formait un angle de quarante cinq degrés avec la verticale. Puis il me tendit la hache, et je donnai quelques coups. Avec le travail à la ferme, mes muscles s’étaient développés, mais je manquais d’expérience. « Tiens le bout du manche de la main droite et le milieu de la main gauche, me recommanda-t-il, ça te fatiguera moins. » Et il reprit la hache pour me faire une démonstration.

C’est à ce moment-là que nous entendîmes les sabots des chevaux. Ils s’approchaient de nous par le même chemin que nous avions emprunté, mais de là où nous étions, il nous était impossible encore de les apercevoir. Je craignais des brigands. Mon père, la hache à la main, me fit signe de ne pas m’inquiéter. Selon lui, des bandits auraient fait beaucoup moins de bruit.

Enfin, les cavaliers se montrèrent. Ils étaient une douzaine, répartis en trois groupes de quatre, dont chacun occupait la largeur de la route, et ils remplirent bientôt la futaie où nous nous étions installés. Ils portaient tous une épée à la taille, de lourds manteaux doublés, et des bottes hautes. Sur le col qui fermait la cape des premiers, on distinguait une boucle de métal en forme de serpent qui se mord la queue. C’était le symbole de la Milice, mais ceux-là ne venaient pas de Bois-Penché. Je ne les avais jamais vus auparavant.

Quant aux autres, ils dissimulaient leurs visages sous un capuchon. Seul l’un d’entre eux releva l’étoffe qui recouvrait sa tête. Il arborait une chevelure abondante poudrée d’or et d’argent, un visage aux traits verticaux de falaise abrupte, et des yeux perlés de rouge. Je le reconnus immédiatement. C’était le roi Darius. Je ne l’avais vu jusqu’ici que sur des peintures à l’école, mais il n’y avait aucun doute possible.

Je pliai le genou pour le saluer, lorsque mon père m’arrêta d’un geste.

— Ainsi, la Milice était bien renseignée, dit le roi en s’adressant à lui. Jehan Tabard, il va falloir que tu les suives jusqu’à Calista où tu auras un procès équitable. Pour ma part, je n’aurai pas le temps d’y assister, j’ai une affaire plus urgente à régler au royaume de Fa, mais je voulais te voir en personne, c’est la moindre des choses pour un ancien de la garde royale comme toi, et c’est pourquoi nous avons fait un léger détour. Est-ce ton fils ?

Mon père acquiesça.

— Je me suis toujours demandé pourquoi tu m’avais trahi, mais maintenant je crois comprendre.

Le roi fit un signe de la main, et les miliciens descendirent de leur monture pour se rapprocher de nous.

— Mon garçon, ton père a commis un crime très grave. Il faisait partie de la garde royale comme ces hommes qui m’accompagnent, et il a déserté. Il faut que tu nous répondes franchement. Quel âge as-tu ?

— Douze ans.

C’était un mensonge, bien entendu, le deuxième secret que nous partagions avec mes parents. Ils expliquaient toujours aux curieux que je paraissais plus grand parce que j’avais hérité des qualités physiques de mon père.

— D’après nos informations, c’est impossible, rétorqua le plus âgé des miliciens.

Ses lèvres avaient à peine bougé sous son épaisse moustache grise, mais sa voix avait fendu l’air comme un sabre.

— Es-tu sûr de toi, Conrad de Montvallon ? lui demanda le roi.

Pour toute réponse, le milicien se retourna vers moi :

— Tu es né dans la saison rouge, affirma-t-il.

Ça, on ne pouvait pas le cacher. Il suffisait de me fixer dans les yeux pour voir les points de sang au milieu de mes iris.

— Oui, confirmai-je.

— Alors, je ne peux définitivement pas te croire. Les dates qu’on nous a données ne concordent pas. Tu n’as pas douze ans. Tu en as treize, ce qui correspond exactement à la période à laquelle ton père s’est enfui. Tu tombes sous le coup de la loi de Précaution.

Mes muscles se tendirent. Si mes parents avaient toujours menti sur mon âge, c’était pour me préserver de cette terrible loi. Certains de mes camarades, à l’école du village, avaient été touchés. Un jour, j’avais remarqué que l’un d’entre eux avait une main en bois. Il m’avait expliqué que c’était une prothèse, qu’on lui avait coupé la main droite quand il était petit, que c’était à cause de cette loi, et que tous les garçons de son âge nés dans la saison rouge avaient subi le même sort. C’était à cause de l’Oracle, qui avait prédit la mort du roi. Il devait être assassiné de la main droite par un homme né cette année et cette saison-là. Quand j’en avais parlé à mes parents en rentrant de l’école, ils avaient eu l’air gêné. Mais mon père avait finalement confirmé les propos de mon camarade, et il m’avait appris les mots exacts de l’Oracle adressés au roi. Il lèvera la main droite, et te transpercera de sa lame. Ce sont des idioties, avait-il tout de suite ajouté. Mais cette prédiction a rendu le roi fou. » Et il m’avait révélé le secret de mon âge véritable.

— Cela explique pourquoi tu t’es enfui, déclara Darius à mon père. Pour protéger ton fils. Attitude inacceptable, car tout le monde doit se plier à la loi. Il va falloir que tu répares ta faute. Tu vas toi-même couper sa main.

— Non, répondit mon père.

Deux miliciens dégainèrent leurs épées, et firent glisser leurs pointes sous sa gorge. Un troisième passa derrière moi, me mit à genoux d’un coup de pied bien placé, et bloqua mes bras en les ramenant derrière mon dos.

— Prends ta hache, et obéis. Sinon, on le tue sur le champ, et toi avec.

Je me débattais tant bien que mal, et on me frappa à la tête. Les yeux de mon père brillaient de colère.

— D’accord, se résigna-t-il.

Je criai, insultai les miliciens, leur crachai dessus sans les atteindre. Pour toute réponse, on m’assomma, et je tombai quelques instants dans l’inconscience.

Lorsque je me réveillai, j’étais allongé à plat ventre sur le sol couvert de feuilles mortes, les jambes ligotées ensemble, la main gauche dans le dos, liée à ma ceinture, et la main droite posée sur la souche d’un arbre que mon père et Orion avaient probablement coupé l’année précédente. Un milicien s’était assis sur mon dos pour me maintenir à terre. Mon bras droit était solidement attaché par deux cordes, dont les extrémités étaient tenues par quatre piquets plantés dans la terre. En levant les yeux, je vis le visage de mon père en larmes.

— Pardonne-moi, dit-il.

Et il leva sa hache au dessus de mon poignet.